
Thomas Lojek
Xavier Lendof Entretien :
L’évolution du rôle du sniper dans les conflits modernes
Xavier Lendof est le fondateur et dirigeant de Greystone, une société de formation répondant au besoin croissant des forces militaires et des forces de l’ordre d’améliorer la compétence de leurs opérateurs et d’instiller la confiance au moyen de scénarios réalistes.
Xavier consacre plus de 20 ans à l’expertise militaire. Il débute sa carrière au sein de l’USMC, où il devient Force Reconnaissance Marine et Scout Sniper, puis rejoint l’US Army, obtient le Green Beret, est également affecté à une Special Missions Unit (SMU) et est finalement déployé dans plus de 20 pays à travers le monde.
Il est le Course Director de Greystone pour la formation sniper.
Tirs au-delà de 1 000 mètres sur des cibles maritimes
Thomas Lojek : Pouvez-vous nous faire un point sur vos travaux récents en tant qu’instructeur sniper ?
Xavier Lendof : Je fais partie des instructeurs du Maritime Sniper Course en Grèce, en Crète.
Par ailleurs, je développe pour eux un cours de sniper maritime à très longue distance.
Il s’agit essentiellement de tirs au-delà de 1 000 mètres sur des cibles maritimes.
Ce module est destiné à des calibres plus importants, afin d’étendre la distance d’engagement.
Actuellement, sur des cibles maritimes, nous utilisons des armes d’assaut semi-automatiques en 7.62 ou 5.56, depuis des hélicoptères ou depuis la côte, mais à des distances limitées.
La distance maximale est d’environ 600 mètres.
Ma formation longue distance permet aux participants d’engager des cibles au-delà de 1 000 mètres, afin d’exploiter pleinement le potentiel de l’arme et d’étendre la portée.

Comment arrêter ces embarcations avec un seul tir précis
Thomas Lojek : Cela ressemble à un véritable défi. À quoi ressemblerait un déploiement opérationnel réel de cette formation ?
Xavier Lendof : Je vais vous donner un exemple :
Les organisations de narcotrafic utilisent fréquemment des RHIB à forte motorisation ainsi que des « narco-lanchas » modifiées, capables de vitesses et de manœuvres extrêmes.
Ces embarcations représentent un défi pour les forces d’interdiction en raison des distances, de l’état de la mer, du mouvement des cibles et des considérations de sécurité pour les équipes d’arraisonnement.
À travers nos exercices contrôlés et basés sur des scénarios, les opérateurs apprennent à :
• Appliquer des solutions de tir stables depuis des plateformes maritimes, y compris des bâtiments, des aéronefs et des positions côtières.
• Délivrer des tirs de neutralisation précis sur les moteurs et les composants critiques, sans escalade vers un emploi de la force inutile.
• Réaliser une acquisition rapide des cibles, suivre leur mouvement dans des conditions de mer changeantes et maintenir la précision sous stress.
• Intégrer l’observation, l’estimation des distances et les données balistiques spécifiquement adaptées aux environnements maritimes.
Notre objectif est de donner aux forces d’interdiction la capacité d’arrêter ou de neutraliser des embarcations de narcotrafic de manière sûre et décisive, en réduisant les risques pour les équipes d’arraisonnement, les équipages de patrouille maritime et le trafic maritime civil environnant.
Un exemple opérationnel réel se situerait à la frontière sud de l’Europe.
Les autorités espagnoles, confrontées à des routes de contrebande de plus en plus agressives et technologiquement avancées à travers le détroit de Gibraltar et la mer d’Alboran, trouvent dans le programme de sniper maritime de Greystone une capacité pratique et immédiatement efficace, en appui aux objectifs nationaux de lutte contre le narcotrafic et aux opérations de sécurité maritime.
En résumé : nous apprenons aux snipers comment arrêter ces embarcations avec un seul tir précis — par exemple en neutralisant à distance leurs moteurs à grande vitesse.
Un tir unique, correctement placé par un sniper entraîné, reste plus économique, plus flexible et produit des effets immédiats, comparé à l’acquisition d’une flotte maritime entièrement nouvelle, à l’investissement dans des technologies avancées et à la formation d’équipages complets pour les mettre en œuvre.

Le rôle du sniper est en expansion et en évolution
Thomas Lojek : C’est également intéressant, car il semble que le rôle du sniper soit en train de s’élargir et d’évoluer ?
Xavier Lendof : Oui. À mon avis, le champ de bataille est aujourd’hui très différent, en particulier avec la guerre russo-ukrainienne.
Elle a changé la manière de faire la guerre, de façon durable.
Les drones transforment profondément la conduite des opérations.
Les forces armées créent des unités spécifiques dédiées à la guerre des drones et au counter-drone warfare (C-UAS).
Le sniper d’aujourd’hui devra intégrer ces capacités à des degrés variables — plus que jamais auparavant.
Je pense également que l’emploi de drones portables, plutôt que de systèmes lancés depuis un autre point par un autre opérateur, va devenir la norme.
Ainsi, le sniper lui-même ou l’équipe sniper pourra déployer et exploiter ces moyens à volonté dans sa zone d’observation ou sa zone d’opérations.
Cela va, selon moi, devenir la norme, en complément d’autres technologies.
Évidemment, il y a le Kestrel ; les systèmes d’armes deviennent plus précis, les optiques plus performantes, et l’ergonomie progresse globalement.
Cependant, le principal facteur de rupture reste, selon moi, le drone.

Si les batteries tombent à plat, si l’alimentation s’interrompt…
Thomas Lojek : Avec le rythme actuel des ruptures technologiques, n’y a-t-il pas un risque que les opérateurs deviennent « sur-technologisés » et finissent par trop s’appuyer sur les outils au détriment des compétences fondamentales ?
Xavier Lendof : Le jugement humain reste irremplaçable.
L’exécution de certaines opérations nécessite toujours le jugement du sniper.
Cela ne peut pas être entièrement délégué à un drone — ou à l’IA, ou aux outils.
Mais, avec les technologies actuelles, je crains que certains opérateurs, notamment des snipers plus jeunes qui ont grandi avec ces outils, s’éloignent de compétences essentielles et du jugement naturel, pourtant déterminants en situation de combat.
Si les batteries tombent à plat, si l’alimentation s’interrompt, certains pourraient ne plus savoir où aller ni quoi faire.
C’est pour cette raison que, dans mes formations, je mets l’accent sur les fondamentaux.
L’une des choses que je dis à tous les stagiaires est la suivante :
Les compétences d’élite exigent une maîtrise actuelle et constante des fondamentaux.
Je suis convaincu que cette affirmation est vraie et applicable à la plupart des professions, voire à toutes.

Efficacité dans une situation de combat dynamique
Thomas Lojek : Comment définissez-vous l’efficacité dans une situation de combat dynamique ?
Xavier Lendof : Se mettre en position rapidement, en un minimum de temps.
Identifier la nécessité d’engager, puis engager effectivement le plus rapidement possible — prendre des décisions rapides, mais efficaces.
En termes d’efficacité, un tir unique center mass est préférable à un tir unique à l’épaule.
Certes, l’épaule est touchée.
Mais l’individu peut encore être en mesure d’agir.
Un tir center mass, un seul tir, et l’individu doit être neutralisé.
Si ce n’est pas le cas, c’est probablement qu’il porte un type de protection balistique ou un équipement équivalent.
Dans tous les cas, il sera ralenti, choqué ou blessé ; et, même dans ce scénario, vous prenez l’initiative.
C’est cela que j’entends par efficacité.
Le stress du combat est d’une nature différente
Thomas Lojek : Comment recréez-vous le stress d’une situation de combat réelle à l’entraînement ?
Xavier Lendof : Je n’essaie pas de reproduire le stress du combat dans mes formations, car il s’agit d’un stress d’une autre nature.
En revanche, j’induis du stress par d’autres moyens : des contraintes de temps, un espace de tir limité, ou encore le type de cibles engagées.
La plupart du temps, on constate que les stagiaires sont déjà suffisamment sous pression lorsque l’on réduit la taille de la cible, que l’on augmente la distance et que l’on diminue le temps disponible pour engager.
Si, en plus, on ajoute un système de notation, le stress apparaît.
Immédiatement.
Les participants vont ressentir un certain niveau de stress.
Nous ne recréons ni un environnement de combat ni le stress du combat.
Seulement une partie des contraintes et des défis auxquels ils seront confrontés dans la majorité des environnements opérationnels.

Cela vient avec l’entraînement, beaucoup d’entraînement
Thomas Lojek : Être sniper n’est-il pas, d’une certaine manière, une forme de « dilemme permanent » ?
Je veux dire par là qu’en déploiement, un sniper passe souvent de longues périodes à attendre — parfois, il ne se passe absolument rien — tout en devant rester en état d’alerte élevé en permanence.
Comment passez-vous de cet état d’observation et d’attente à l’action immédiate, tout en conservant un jugement sûr dans ces secondes critiques de transition, en particulier dans une situation dynamique ?
Xavier Lendof : Très souvent, comme pour un élément de reconnaissance, il y a de longues périodes sans aucune activité.
Vous êtes simplement là à enregistrer, à regarder, à observer, et rien ne se passe.
Puis, soudain, quelques actions se produisent, et il faut se lever, se déplacer ou agir pour accomplir la mission.
Cela vient avec la patience et l’expérience.
Cette patience doit être inculquée.
Il faut être discipliné et avoir la patience de rester allongé ou assis à observer pendant des heures, quelle que soit la durée, jusqu’au moment du décrochage ou jusqu’à ce que quelque chose se produise.
Mais il est difficile de rester là à regarder le vide.
Personne n’a envie de rester dans un OP à ne rien observer.
C’est ennuyeux, mais cela doit être entraîné.
Encore et encore, afin de s’habituer à la manière dont on va opérer lorsque l’on se trouve en position de tir finale, dans une firebase, dans une cache — quelle que soit la configuration — et que l’on doit y rester pendant une longue période.
À force de répéter cet entraînement, on commence à comprendre :
Comment va-t-on opérer ?
Quand va-t-on manger ?
Où va-t-on s’installer ?
Comment va-t-on observer ?
Comment va-t-on se relayer pour l’observation ?
Parce que vous ne serez pas seul ; vous serez très probablement avec votre équipe.
En matière de sécurité, qui mange et à quel moment ?
Que se passe-t-il si quelqu’un doit aller aux toilettes ?
Comment gère-t-on cela ?
Donc… cela vient avec l’entraînement, beaucoup d’entraînement.
C’est ainsi que les opérateurs commencent à s’habituer à ce type d’ennui.
Lorsque vous observez une cible et qu’il ne se passe rien, l’ennui est inévitable ; mais vous devez rester en place et observer jusqu’à ce que quelque chose se produise.
C’est pour cela que l’entraînement est absolument essentiel.

Une base solide pour être sniper
Thomas Lojek : Comment un opérateur sait-il qu’il a trouvé le bon équilibre entre patience et action décisive — qu’il est capable de gérer avec confiance l’opération, ses contraintes et ses inconnues ?
Xavier Lendof : Lors de l’observation, vous êtes le plus souvent intégré à une équipe sniper.
Vous observez une cible, vous anticipez l’arrivée de quelqu’un ou vous attendez la survenue d’un événement déclencheur.
Si quelque chose se produit, vous le communiquez.
Et le spotter doit le voir également… vous devez tous les deux observer la même chose.
Vous êtes en communication permanente, en échange verbal : « D’accord, quelque chose se passe. Je vois un individu avec une chemise bleue, il se déplace vers… »
Dans ce type de situation, l’équipe sniper dispose déjà d’une range card.
Les distances vers les zones de cibles potentielles sont établies.
Les élévations sont connues ; le vent est pris en compte.
Le vent évolue en permanence, mais il peut parfois rester constant en direction et en vitesse.
Quoi qu’il en soit, toutes ces données sont préparées et immédiatement disponibles.
Ainsi, si une cible apparaît à la troisième maison observée : « D’accord, sur ma range card, elle est à 530 mètres. Mon élévation pour cette distance est… »
Pendant l’observation, quelqu’un consigne également les informations, les note dans un activity log, et tout cela se déroule simultanément.
Lorsque vous apprenez à être à l’aise avec l’ensemble de ces paramètres et de ces actions, tout en restant confiant et prêt à agir, vous avez construit une base solide pour être sniper.
Cela doit être entraîné.

Le succès d’un sniper est-il aussi un succès d’équipe ?
Thomas Lojek : Quelles procédures permettent de garantir que la transition d’un sniper, de l’observation à la décision d’emploi de la force, reste efficace — et ne soit pas négativement influencée par de longues périodes d’observation ou par la fatigue mentale qui peut altérer le jugement ?
Xavier Lendof : Disons que vous attendez un individu donné depuis votre position de sniper.
Nous ne savons pas exactement quand il va apparaître.
Mais nous nous attendons à ce qu’il se présente, car il a un rendez-vous prévu à une heure précise, tôt le matin.
Parfois, il est en retard parce qu’il est retenu quelque part, par exemple en train de prendre un café.
Nous avons donc déployé deux équipes pour observer depuis des angles différents.
Reconnaître la zone, puis, dès que l’identification positive de la cible est obtenue, confirmer, neutraliser la cible et se replier.
Les équipes sniper s’infiltrent et observent la cible.
Aussi longtemps que nécessaire.
Il peut y avoir des périodes — des heures — durant lesquelles il ne se passe rien ; mais les snipers continuent d’observer, restent en place, dans leur position, afin de ne rien manquer.
Ils fonctionnent également par rotations.
Parce que les yeux se fatiguent.
Il est aussi possible de tomber dans une forme de complaisance ; il est donc important de prévoir un système de relève.
Car cela devient éprouvant.
L’objectif est de maintenir les opérateurs aussi frais que possible, car, une fois l’action déclenchée, on ne sait pas quand elle s’arrêtera.
On effectue donc des relèves pour permettre un minimum de repos, un apport alimentaire, un moment de confort, éventuellement un court sommeil, en fonction de la posture de sécurité.
Puis, lorsque vient le moment de reprendre l’observation, ils retournent en position — et ainsi de suite.
L’entraînement à ce type d’exercices d’unité est indispensable et permet aux équipes sniper de bien comprendre ce que signifie rester dans une cache à observer le vide pendant des heures, voire des jours.
Thomas Lojek : Donc, au final, le succès d’un sniper est aussi un succès d’équipe ?
Xavier Lendof : Oui, absolument.
À mon sens, ce n’est jamais le travail d’un seul individu.
Vous avez besoin des autres, de votre équipe.
Le rôle du sniper : les choses ont radicalement changé
Thomas Lojek : Je pense à l’environnement opérationnel au sens large.
Toutes ces années de guerre contre le terrorisme ont également transformé l’ensemble de l’univers du sniper, n’est-ce pas ?
Avec autant de retours d’expérience, des années de combat urbain et des milliers de missions — dans quelle mesure cela a-t-il remodelé le sniper et son rôle ?
Xavier Lendof : Les choses ont radicalement changé.
Il y a aujourd’hui une importance beaucoup plus marquée accordée aux environnements urbains, au sniping en milieu urbain.
Bien plus qu’il y a, disons, trente ans.
S’ajoutent à cela toutes les avancées réalisées en balistique, en systèmes d’armes, en optiques, dans le calcul des distances, ainsi que dans les munitions elles-mêmes.
Les fusils sont aujourd’hui bien plus précis qu’ils ne l’étaient il y a trente ans.
Tout cela joue un rôle.
Dans nos formations chez Greystone, je me concentre généralement sur l’entraînement sniper en milieu urbain.
Mais cela dépend aussi de ce que l’unité souhaite travailler.
Si, par exemple, elle veut se focaliser spécifiquement sur le tir longue distance, je développerai et concevrai un module d’entraînement avec leur contribution, bien entendu, car je dois comprendre leurs objectifs afin d’y répondre précisément.
Je m’appuie sur ma bibliothèque de retours d’expérience passés (after-action reviews) et sur la manière dont nous pouvons intégrer des études de cas et des rapports post-action dans cet entraînement spécifique.
En matière de tactics, techniques, and procedures, notamment pour la lutte contre les snipers adverses, c’est un domaine à part.
Mais, avant même d’y entrer, je consolide en priorité les fondamentaux du sniping.
Chaque détail compte lorsque l’on tire à longue distance.
Plus la distance augmente, moins il y a de marge d’erreur.
Cela ne change jamais.
C’est pour cela que les fondamentaux sont essentiels.